#Binôme auteur-codeur : édition et open data

A l’occasion d’une conférence jeudi 3 octobre 2013, le Labo de l’édition organisait une rencontre entre deux professionnels en collaboration, l’ auteur Olivier Boudot, et le codeur, Sylvie Tissot, réunis autour d’une oeuvre commune : #VuDuRERC.

Pour écouter la conférence, c’est par ici.

Open data, késako ?

Une donnée est un fait brut qui n’a pas encore été interprété. Par exemple, si en consultant un thermomètre, j’y lis « 19°c« , il s’agit bien d’une donnée. Si je dis qu’il fait « plutôt doux pour la saison », il s’agit là d’une information. L’open data ne s’intéresse qu’aux données brutes. Les acteurs publics et privés manipulent un grand nombre de données et d’informations qu’ils mettent parfois en ligne. Mais les données brutes ne sont pas toutes ouvertes, c’est pourquoi il convient d’observer la manière dont on peut les réutiliser et les exploiter.

En somme, pour qu’une donnée soit « ouverte », celle-ci doit répondre à trois grands critères :

– Techniques : les données brutes doivent être exploitables de manière automatique et mises à disposition dans des formats les plus ouvertes possibles et non propriétaires (par exemple : on privilégie le format « .csv » à « .xls » d’Excel) ;

– Juridiques : les licences doivent clarifier les droits et les obligations des détenteurs et des réutilisateurs de données, elles doivent être les plus ouvertes possibles (par exemple : obligation d’attribution ou de partage à l’identique) ;

 Economiques : peu ou pas de redevances tarifaires (susceptibles de constituer des freins à la réutilisation), tarification maximale au coût marginal, etc.

Une oeuvre, double autorité : deux vies valent mieux qu’une

Ce travail de co-création s’établit depuis le travail de la matière première (textes, images) avec l’auteur jusqu’à sa mise en forme en passant par l’étude de sa réception par les publics. L’exemple de travail entre l’auteur Olivier Boudot et la codeuse (développeuse, ou programmeuse) Sylvie Tissot n’est pas un cas isolé. Depuis quelques années, de nombreuses collaborations, soutenues par le Centre National du Livre (CNL), émergent dans le secteur de l’édition : auteurs et développeurs, éditeurs et start-ups, etc. L’intérêt de #VuDuRERc réside dans le croisement de plusieurs langages et regards : celui du codeur, de l’auteur, du photographe, du géographe, de l’historien, du designer, etc. Au fond, il n’existe pas vraiment de « duo » au sens où chacun aurait un rôle, un statut et un mode de pensée strictement définis dans la conception de l’oeuvre.

Après la rencontre du 15 janvier 2013 entre Flore Roumens et François Bon, pionniers de l’édition numérique, place à un nouveau binôme et à un nouveau débat au Labo de l’Edition. Ce nouveau binôme avait pour ambition d’explorer la fusion des compétences entre un auteur et un codeur informatique autour d’une même oeuvre, et de mettre en évidence la complémentarité de leurs regards, de leurs pratiques, et de leur valorisation des contenus.

Le binôme était composé de :

Olivier Boudot, écrivain, éditeur, historien et mémorialiste, est le fondateur de « Mémoires d’Hommes, Histoires d’Entreprises » en 1997. Il revendique une démarche originale à la croisée des chemins de l’histoire économique, de la communication et de la littérature. Chaque ouvrage papier publié est l’occasion de parcourir un univers spécifique, de réfléchir sur la mutation économique et la transformation du paysage industriel, de dessiner une cartographie de la transformation des territoires industriels et de ressusciter les liens entre passé et présent. Depuis 2009 sont nés les Guides Marsilo – Paris-Lyon, Vu du Train et Vu du RER C -, des guides de découverte patrimoniale et culturelle des territoires, interprétés à travers leurs histoires, leurs paysages et le regard de leurs habitants.
 
Sylvie Tissot, chercheuse en informatique et fondatrice de la société Anabole qui est à l’origine de la conception de l’application #VuduRERc qui complète l’ouvrage papier du même nom d’Olivier Boudot publié en juillet 2012 aux éditions OLIMAR. L’application, désignée par Nodesign, propose de superposer deux visions des territoires traversés par le RER C : un regard ancré dans le présent et une vision passée. @SylvieTissot
La modération était assurée par Camille Pène du Labo de l’édition@fluxcamille

« Si t’es pas auteur t’es pas codeur » ?

Cette formule radicale est tiré d’un billet de Thierry Crouzet sur son blog. Il est notamment l’auteur de L’édition interdite et publie ses textes en numérique depuis 1996. L’expression, à l’image du débat auteur-codeur, souligne clairement le rôle prépondérant de la compétence informatique dans l’édition de livre à l’heure où le livre numérique se développe et les formats se complexifient.
Cela ne signifie pas pour autant que l’auteur qui ne maîtrise pas le code n’est pas un artiste, mais que le « codeur » est également auteur et artiste. La formule met en relief l’évolution du rôle de l’artiste et de l’auteur avec le développement des technologies numériques. Aujourd’hui, être auteur ou artiste appelle à être producteur à travers une relation de coproduction.

#VuDuRERc,une démarche de co-création

Avec plus de 500 000 voyageurs quotidiens sur sa ligne, le RER C est au croisement d’une co-production entre un ouvrage papier et une application iPhone. Le guide dépeint la richesse des 84 gares desservies sur la ligne qui traverse sept départements. Une page par desserte, avec des photos de vues observées à travers les vitres, des idées de sorties, de visites ou de balades, tel est le concept de #VuDuRERc.

L’application est enrichie de trois strates de données distinctes mais complémentaires : les données ouvertes, les contenus vidéos payants, et les données produites par les utilisateurs (autrement dit, les « données sociales »). Ces trois types de données ont un seul et même objectif : transformer le transport en commun des usagers en un voyage et en une expérience de création littéraire personnalisés.

Le paysage comme outil de navigation dans l’ouvrage

Le projet allie rencontres humaines et rencontres avec les territoires à travers cette bande de paysages qui prend forme et vie. L’application est conçue comme «le regard numérique du guide, souligne Sylvie Tissot. Le point d’entrée est le paysage, l’exploration du territoire à partir du paysage, la manière dont il est configuré et habité par les gens ».

Utiliser les données de mobilité comme matière première, voilà la genèse du prototype. L’open data des territoires oriente ainsi les réutilisateurs vers des services utiles au quotidien – dont un service d’horaires en temps réel que nous évoquerons plus bas.

Ces différents niveaux de lecture du territoire et ces diverses strates de données, ont conduit à la construction et à la mise en forme de données factuelles, interactives et synthétiques.

Hiérarchiser, sélectionner, filtrer : la technique au service de…

Le travail de sélection et de tri des flux de données en open data laissées à disposition a été conséquent, mais la volonté de garder une ligne éditoriale forte a été préservée tout au long de ce projet. Le rôle des graphistes et designers dans l’application s’est également posée dans le public présent : ils ont su hiérarchiser, mettre au point la bande de paysages comme fil conducteur du propos éditorial, et séparer la contribution de chacun par rapport au point de vue éditorial de départ. La difficulté étant de trouver des flux d’open data suffisamment riches et de ne pas noyer l’utilisateur dans l’information, dans une forme d’« infobésité » à laquelle il est quotidiennement confronté.

Une vision patrimoniale entre passé et présent

Le travail de cartographie est remarquable. Sylvie Tissot a exprimé durant la conférence sa volonté de « passer par les traces, par les gens et par les territoires tout en restant dans une forme de vision patrimoniale ».

A partir d’un large spectre de données (témoignages, archives de l’INA et de la médiathèque SNCF, anciennes cartes postales, etc.), l’application VuDuRERc révèle le passé de l’Ile-de-France. Une navigation inédite est proposée grâce à une bande de plusieurs centaines de photos prises du train et couvrant tout le parcours. 75 pages extraites du guide, 45 films, une centaine de cartes postales, une vingtaine d’événements Futur En Seine, une cinquantaine de contributions, voilà ce que représente le prototype #VuDuRERc.

Les filtres colorés – comme le montre la capture d’écran ci-dessous, permettent de visionner les contenus papiers, les archives vidéos, les cartes postales, les gares, etc. L’icône  « Editer MonGuide » renvoie à une fonctionnalité personnalisée : l’usager de l’application peut délimiter grâce à l’application ce qu’il souhaite obtenir au format papier et choisir un livre personnalisé à l’achat. Ou comment le numérique permet un retour intelligent et intelligible au support papier : en plaçant son utilisateur au coeur du dispositif. #Printisnotdead

L’ouverture des données par SNCF et l’INA

Entre qualité et quantité, le plus compliqué a été de contextualiser les données « brutifiées » par la SNCF. Les « données ouvertes » ne nous racontent pas tout, ce sont leur visualisation et leur réutilisation qui leur attribuent un sens et une ligne directrice. La donnée « brute » n’existe pas : avant de les transmettre pour la création de l’application, la SNCF s’était chargée de faire son propre tri, en interne.

Du bon usage des données sociales et des réseaux sociaux

En intégrant et en associant des réseaux sociaux dans l’application, Sylvie Tissot a opté pour l’intégration et la participation des utilisateurs voyageurs.

L’application se veut surtout collaborative : chaque passager et internaute fait émerger le voyage à travers l’usage des réseaux sociaux.

Derrière la dimension passée et le travail d’archives, l’ancrage dans le temps présent est incarné par l’intégration d’une messagerie instantanée et des informations horaires en temps réel sur l’ensemble de la ligne via l’open data de SNCF. Une application Facebook permet également aux internautes de poster en direct diverses contributions. Les actualités liées aux événements le long de la ligne sont également disponibles. Les tweets géolocalisés des internautes apportent une dimension poétique et onirique de la navigation à travers les paysages.

Edition et open data : un cadre économique et juridique complexe

#VuduRERc  est né en juillet 2012, à l’occasion de l’appel à projets de Futur En Seine. Cette opportunité collait parfaitement aux ambitions du duo. Le prototype a coûté 60 000 euros, dont 45% ont été financés par la Région Île-de-France. Le projet a appelé un partenariat des deux collaborateurs avec l’INA, la SNCF et l’agence nodesign.

Derrière les contraintes techniques et économiques, Sylvie Tissot ne manque pas d’évoquer le cadre juridique inhérent à l’exploitation à la réutilisation de ces données ouvertes. La récente ouverture en France des données publiques ne permet pas encore au grand public de s’en emparer et d’en mesurer les enjeux sur le plan social, politique et culturel. Ces données sont donc ouvertes, certes, mais bien souvent muettes.

La mise en oeuvre complexe de ces données pourrait être simplifiée. Le cadre juridique est établi pour la majorité des données publiques, mais les types de licences et de contrats se multiplient. Le statut des données issues d’organismes parapublics reste à préciser. L’interopérabilité technique et juridique est cruciale : il convient de clarifier les formats et les licences acceptables dans une optique d’encouragement à l’ouverture et à la réutilisation. La gratuité pour la réutilisation des données à titre commercial favorise l’innovation et les nouveaux usages.

Dans le rapport « Pour une politique ambitieuse des données publiques », les auteurs proposent trois axes stratégiques pour favoriser la réutilisation des données publiques :
– Simplifier pour accélérer : réduire les  efforts nécessaires d’une part à la diffusion des données par les acteurs publics, et d’autre part à leur réutilisation, afin d’accélérer le développement de services utiles à partir des données publiques.
– Faciliter l’expérimentation : adapter les conditions de réutilisation des données publiques pour faciliter l’expérimentation par les citoyens, les associations et la communauté des développeurs et des entrepreneurs.
– Favoriser l’émergence d’un écosystème : favoriser l’émergence d’un écosystème de producteurs et de réutilisateurs de données publiques en France, autour du portail data.gouv.fr.

Données sociales ou données vidéos ?

Par « données sociales », on entend les différentes activités qui intègrent la technologie, l’interaction sociale, et la création de contenu. Les médias sociaux utilisent l’intelligence collective dans un esprit de collaboration en ligne. Par le biais de ces moyens de communication sociale, des individus ou des groupes d’individus qui collaborent, créent ensemble du contenu Web, organisent le contenu, l’indexent, le modifient ou font des commentaires, le combinent avec des créations personnelles. Les données sociales utilisent beaucoup de techniques, telles que les flux RSS et autres flux de syndication Web, les blogues, les wikis, le partage de photos (Flickr), le vidéo-partage (YouTube), des podcasts, les réseaux sociaux, le bookmarking collaboratif, les mashups, les mondes virtuels, les microblogues, etc.

Les données vidéos, quant à elles, comme les archives de l’INA  par exemple, relèvent d’un travail minutieux d’archivage patrimonial et de stockage au nom d’une mémoire collective. Elle permet un retour thématique, spatiale ou datée sur les événements passés. Ces bases de données multimédia (texte, image, son, vidéo) posent encore certains problèmes, notamment au vu de la complexité de l’indexation et des recherches basées sur le contenu, à cause notamment de formats numérique très sollicités mais non conçus à des fins d’indexation. Dans la perspective d’une collaboration avec les technologies, ces bases de données ont pour mission de conserver et valoriser le patrimoine, et de transmettre et d’innover à l’échelle locale, nationale, voire internationale.

Et après #VuDuRERc, quelle suite pour open data et mobilité ?

Une version Androïd est en cours de développement. Le modèle économique qui consisterait à s’appuyer sur les points d’intérêts des collectivités est en cours d’élaboration. L’idéal pour le prochain projet de ce binôme encore au stade expérimental serait un financement par les collectivités.

Le transport semble une cible en vogue que l’édition pourrait davantage explorer et s’approprier. Les données du transport, et plus globalement de la mobilité sont diverses et variées : données brutes / données enrichies, données historiques / données prédictives, données statiques (en stock) (ex :cartes postales, vidéos, etc.) / données dynamiques (en flux) (ex : horaires de trains, flux Twitter, etc.), données de description / données d’exploitation ou de commercialisation, etc.

Dans une optique de mobilité au sens large, il faut aussi prendre en compte un grand nombre de modes : piéton, vélo, automobile, train, voies fluviales, car, tramways, etc. … Les données de mobilité sont produites / collectées / gérées par un très grand nombre d’acteurs aux statuts juridiques et aux stratégies parfois incompatibles. Les données concernées sont donc potentiellement nombreuses, mais très divers dans leurs statuts juridiques, leurs valeurs identifiées, réalisées ou perçues. Quelle priorité d’ouverture convient-il d’apporter à ces données ? Quels critères prendre en compte ? Au-delà de #VuduRERc, le débat ne se limite pas au domaine des transports publics.

#VuduRERc, ou l’exemple parfait montre que le livre peut être aisément actualisé par un contenu dynamique et innovant, à la croisée de l’open data et des données sociales. Edition & open data sont en bonne voie.

Pour approfondir ce débat autour de l’opendata au service de la mobilité, nous vous invitons à consulter le portail OpenData de la SNCF : http://test.data-sncf.com/.

 

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