Compte-rendu de la conférence « Comment dire le travail dans les médias ? »

Le Labo de l’édition a reçu jeudi 21 mai 2015 la coopérative Dire le Travail pour une table-ronde réunissant l’édition et la presse autour d’une réflexion commune : « Comment dire le travail dans les médias ? ».

logodireletravailPatrice Bride, gérant de la coopérative Dire le Travail à l’origine du projet de journal numérique éponyme, actuellement en campagne de crowdfunding sur Ulule, introduit le débat. A l’heure où la représentation du travail dans les médias semble faussée par les discours pessimistes autour du chômage, constamment envisagée à travers le prisme économique, quelle place reste-t-il pour les récits des travailleurs ? Si le travail quotidien, ses aléas comme ses joies, nous préoccupent tous ; qu’en est-il des récits qui le dévoilent ?

Pauline Miel, éditrice du site Raconter la vie, Francine Raymond, journaliste à France Télévisions, Amélie Mougey et Violette Voldoire, journalistes du site Le Quatre Heures et Sylvain Pattieu, écrivain ont débattu pendant cette soirée autour de trois axes : Ceux qui disent le travail, Ce qu’on dit du travail et Dire le travail sur internet.

Pour introduire leurs différentes contributions à la parole du travail dans les médias, ils débutent la table-ronde par une lecture.

lajufedetrenteansPauline Miel reprend un extrait de l’ouvrage La Juge de Trente Ans de Céline Roux, publié dans la collection Raconter la vie au Seuil en octobre 2014. Fondé par Pierre Rosanvallon, Professeur au Collège de France et auteur du manifeste Le Parlement des Invisibles (2014), Raconter la Vie est éditeur papier (accueilli en tant que collection au Seuil) et numérique (1 à 2 récits publiés par jour) à travers une plateforme communautaire qui réunit les témoignages littéraires de tous les citoyens. La communauté est faite d’auteurs amateurs, d’éditeurs et de lecteurs bénévoles et de chercheurs et universitaires qui dialoguent autour de la société du travail contemporaine.

beauteparadeLa parole passe à Sylvain, historien et maitre de conférence à l’Université Paris 8, auteur de deux ouvrages ; l’un sur le conflit social de PSA Aulnay en 2013 et l’autre sur la grève des employées sans papiers des salons de beauté de Château d’Eau à Paris (Avant de disparaitre, 2013 et Beauté parade, 2014 aux Éditions Plein Jour). L’écrivain restitue à travers les récits personnels de ses héros, non plus seulement un contexte social difficile, mais aussi le caractère éminemment littéraire des voix des ouvriers de l’usine automobile et des travailleurs immigrés du 10ème arrondissement.

Ce même désir de donner la parole aux « invisibles » se retrouve chez les deux journalistes du Quatre Heures, un jeune média né en 2014 sur le principe de la « slow info », fait de reportages long format menés sur plusieurs semaines en immersion. Découpé en saisons thématiques, le pure-player a débuté par trois épisodes autour des Luttes Ouvrières, dont deux sont présentés lors de cette table-ronde. Amélie Mougey s’est intéressée, dans son sujet Les routards de l’auto au cas des ouvriers détachés qui circulent d’usines en usines, éloignés de leurs foyers, pour répondre à la demande des constructeurs automobiles. Violette Voldoire, quant à elle, s’est rendue à Trélazé, tout près d’Angers, pour suivre les 153 mineurs de la dernière grande carrière d’ardoise de France lors d’un plan social qui annonce la fermeture du site, dans son reportage Plus rien à fendre.

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Comment collecter la parole des travailleurs, en situation de crise, quand souvent l’activité est interrompue par la grève et que la colère et l’anxiété dominent les esprits ? Comment le journaliste ou l’écrivain, intrus dans un milieu fragilisé, peut-il accomplir son devoir d’information, son désir de vérité tout en respectant les histoires individuelles ? Véritable luxe dans l’industrie des médias, le temps long est un premier élément de réponse.

En s’immergeant dans la société qu’il dépeint, répond Francine Raymond, le journaliste crée un rapport de confiance. Dans le cas de la fermeture de l’usine d’Aulnay, que la journaliste a documenté pendant toute l’année 2014, son travail n’a pu s’accomplir qu’à travers la relation profonde qu’elle a tissé avec les ouvriers. Au point qu’elle accompagne, en 2015, Ghislaine Tormos, ouvrière à PSA, dans l’écriture d’un livre, Le salaire de la vie (Editions Don Quichotte, Prix 2015 du Meilleur Ouvrage sur le Monde du Travail).

Comprendre, tel est le mot d’ordre qui guide chaque intervenant dans son travail. Une interrogation qui rassure, face à un traitement de l’actualité en flux continu qui encourage la méfiance face aux médias. Car le point de débat se situe bien ici. Pourquoi la médiatisation du travail ne s’exerce-t-elle qu’en temps de crise, de conflits sociaux ?

Ghislaine Tormos sur le blog de Francine Raymond, Aulnay Story
Ghislaine Tormos sur le blog Aulnay Story

Sur cette question, les intervenants démontrent leurs engagements. La dimension politique du travail n’est jamais occultée, puisqu’il ne s’agit pas de restituer avec objectivité des faits, mais plutôt d’être un soutien, un porte-voix pour ceux que l’on juge trop peu entendus. « J’ai choisi mon camp, mais je fais attention aux nuances », explique Sylvain Pattieu. En rencontrant les patrons des salons de beauté adjacents, il a ainsi pu mesurer la complexité du système dans lequel les individus sont des rouages. La mondialisation, pour beaucoup, est désignée comme la grande coupable de ces crises. Pour échapper au jugement tranché, il faut décortiquer, confronter les opinions, et faire peser à part égale les discours contradictoires.

Pour Pauline Miel et Amélie Mougey, la difficulté est autre puisqu’elles collectent, à leur manière, la parole de l’ordinaire. Tandis que Raconter la Vie procède par appels à témoignages sur des sujets divers, au gré de la curiosité des éditeurs, Le Quatre Heures tient plus à rendre compte d’une situation méconnue, comme celle des ouvriers prêtés d’une usine à l’autre. Des non-événements qui traduisent pourtant beaucoup de la valeur et des formes que prennent le travail, mais dont il faut construire l’appétit du public.

Pour cela, le web et sa multiplicité de formats semble idéal. De l’écrit aux vidéos, en passant par les forums (ou « Salon » pour Le Quatre Heures), il faut être inventif. Pour dire la crise d’Aulnay, Francine est passée du blog au documentaire pour conclure finalement par l’édition. A chaque étape un discours différent, mobilisant les ressources de chacune : le « feuilleton du réel », sur un blog alimenté quotidiennement, nourrit un documentaire télévisé à grande audience puis finalement un témoignage écrit, sous la forme d’un livre, pour « s’arrêter et dire les choses ».

Sur Le Quatre Heures, le multimédia est pensé « sans clic », dans un déroulement continu (en Infinite Scroll) où vidéos, textes, sons et images s’enchaînent automatiquement. Cette belle expérience de lecture redonne sa chaleur au média numérique, et cherche à plonger les lecteurs abonnés (pour 1,65€ par mois) en immersion dans le récit. Pour Violette Voldoire, les supports médiatiques utilisés sur Le Quatre Heures doivent être pensés de façon autonome afin de former un tout. « Nous ne sommes pas dans l’illustration, mais dans une réflexion sur ce que chaque média peut apporter à l’ensemble », résume-t-elle.

Raconter la Vie, qui héberge des récits courts en version numérique se donne la possibilité d’étendre les témoignages les plus riches sur une centaine de pages en passant à la version papier. A ce jour, 18 titres ont été publiés au Seuil, pour un coût modique de 5,90 euros.

Finalement, chaque projet présenté lors de cette table-ronde porte en lui une dimension politique forte. Dire le travail nécessite de s’engager, puisque toutes ces initiatives reposent sur le constat d’une absence, d’un désintérêt pour la vie des travailleurs et pour les changements sociétaux complexes qui la constitue.

Découvrez le projet Dire le Travail – le journal sur son site et soutenez l’initiative sur Ulule !

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